Stolons de fraisier : couper pour récolter ou garder pour multiplier

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Un pied de fraisier en bonne santé émet dix à douze stolons par an, chiffre avancé par les conseils horticoles d’Aveve. Chacun pompe dans les réserves de la plante pendant toute la belle saison. En septembre, ces stolons de fraisier ne sont plus des fils nus : ils portent des rosettes de feuilles déjà pourvues de racines, posées sur le sol, prêtes à devenir des pieds entiers. La fenêtre pour agrandir son carré sans rien acheter dure quelques semaines, pas davantage.

Reste à savoir lesquelles garder, combien, et jusqu’à quelle date.

Ce qu’est un stolon de fraisier, et pourquoi la plante en fabrique

Le stolon est une tige aérienne rampante, fine, qui part de la couronne et court à l’horizontale sans porter de vraies feuilles. Il est ponctué de nœuds. Sur le deuxième nœud, un bourgeon se réveille, forme une rosette, puis émet des racines dès qu’il rencontre de la terre humide. Le fraisier ne se reproduit pas là, il se duplique : la plantule est un clone génétique de sa mère.

Fragaria × ananassa, le fraisier à gros fruits de nos jardins, n’existe pas à l’état sauvage. Il est né d’un croisement accidentel entre Fragaria chiloensis, rapportée du Chili par l’officier du génie maritime Amédée-François Frézier en 1714, et Fragaria virginiana, venue du Canada. Cinq plants chiliens seulement ont survécu à la traversée. Vers 1740, le botaniste Antoine Nicolas Duchesne observe que de beaux fruits apparaissent quand un fraisier du Chili pousse près d’un fraisier de Virginie, et Plougastel devient le premier bassin de production de l’hybride. Le fraisier cultivé porte 56 chromosomes répartis en sept groupes de huit : un octoploïde.

Cette histoire explique le geste. Un semis de fraisier hybride brasse les caractères et donne une descendance dispersée, alors que le stolon recopie la variété au caractère près. Pour qui tient à son goût de Mara des Bois ou à la fermeté d’une Gariguette, la question ne se pose même pas. Le principe vaut d’ailleurs pour beaucoup d’espèces potagères, et il change tout dans la façon de semer ses graines.

Couper les stolons de fraisier ou les garder : il faut choisir

Chaque stolon détourne des sucres qui, sans lui, iraient dans les fruits et dans la couronne. Aveve conseille de les supprimer environ une fois par semaine pendant leur période de formation, en juin et juillet, en coupant à 1 ou 2 cm de la plante. Laissé libre, un pied finit cerné de rosettes serrées qui se disputent la lumière et l’eau, et qui donnent des plants chétifs.

D’où la règle qui commande tout le reste : sur un même pied, la même année, on récolte ou on multiplie. Les deux à la fois, non. La plante n’a pas les réserves pour remplir des fruits et nourrir six plantules.

La parade est simple : réservez deux ou trois pieds à la fonction de mère et coupez systématiquement les stolons sur tous les autres. Jeanette Stehr-Green, Master Gardener certifiée par l’université d’État de Washington, précise dans le Sequim Gazette du 3 juin 2026 qu’il faut prendre pour mères des plants de un à deux ans, jamais les vieux, et lancer l’opération juste après la récolte des variétés d’été, avant le début septembre, faute de quoi les jeunes plants ne produiront pas correctement l’année suivante.

Elle ajoute un point que la plupart des fiches françaises passent sous silence : une plantule hérite des maladies de sa mère. Un pied qui traîne des feuilles tachées ou des fruits déformés fabrique des clones malades. Choisir la mère est le premier tri.

Main coupant au sécateur un stolon de fraisier près de la couronne
Sur les pieds destinés à la récolte, le stolon se coupe à un ou deux centimètres de la couronne, une fois par semaine.

La première plantule, pas la deuxième

Sur un stolon, plusieurs rosettes se succèdent en chapelet. Elles ne se valent pas. Jeanette Stehr-Green est catégorique : gardez seulement la première apparue, celle qui est la plus proche du pied mère, et retirez les suivantes. Elle reçoit les sucres en premier, s’enracine avant les autres et construit une couronne plus large.

Ce diamètre de couronne n’est pas un détail cosmétique. Une étude de Cocco et ses coauteurs, publiée dans Scientia Agricola en 2011 sur le cultivar Arazá, montre qu’un plant à racines nues doit dépasser 5,1 mm de couronne pour donner un rendement correct. La même étude a comparé racines nues et plants élevés en godet : les godets ont produit 89,6 % de rendement précoce en plus et 67,1 % de rendement total en plus. La méthode du godet enterré, décrite plus bas, se justifie par ces deux chiffres.

Combien de plantules par mère ? Le site Jardiniers Professionnels avance une fourchette de deux à quatre, et c’est une bonne borne. Avec quatre pieds mères, cela fait déjà huit à seize plants gratuits, de quoi remplacer une planche entière.

Le marcottage en godet enterré, geste par geste

La technique tient en cinq minutes par plantule.

Remplissez des godets de 9 cm de terreau et enterrez-les au niveau du sol, à côté du pied mère, à l’aplomb de la rosette choisie. La Royal Horticultural Society donne cette dimension et recommande de plaquer la plantule dans le terreau avec une épingle en U taillée dans du fil de fer, longue d’environ 15 cm. Le stolon reste attaché à sa mère : c’est elle qui alimente la jeune plante pendant tout l’enracinement.

Le fil de fer n’a rien d’obligatoire. Silverio, de la chaîne espagnole El Huerto de Silverio, se contente d’épingles à cheveux ordinaires ; sur un seul stolon, il a compté 22 bourgeons capables de partir. La chaîne américaine CaliKim épingle la rosette dans le godet et passe aux agrafes de paysagiste dès qu’elle travaille en planche surélevée.

Arrosez pour garder le terreau frais, jamais détrempé. L’enracinement demande trois à quatre semaines selon Jeanette Stehr-Green ; La Huertina de Toni annonce quinze jours avant le premier contrôle, et les Français de Jardin Potager Bio deux semaines environ. Le test qui tranche est le même partout : tirez doucement sur la rosette. Si elle résiste, les racines ont pris.

Le sevrage se fait alors d’un coup de sécateur, au ras de la plantule, du côté de la mère. Sara Petrucci, sur le site italien Orto Da Coltivare, décrit une variante pour les pressés : couper tout de suite le stolon à 1 cm et faire enraciner la rosette en godet comme une bouture, dans un terreau additionné de quelques granulés de fumier composté.

Planter avant que la terre refroidisse

Septembre est le mois. Xavier Gerbeaud l’écrit sans détour sur Gerbeaud.com, dans une fiche publiée le 1er septembre 2002 et actualisée le 4 juin 2025 : la terre encore chaude et généralement humide favorise un bon enracinement.

L’urgence a une raison physiologique. Chez les variétés non remontantes, les boutons floraux se forment l’automne précédant la récolte, rappelle le service de vulgarisation de l’université du Minnesota. Un plant installé trop tard passe l’hiver sans avoir eu le temps d’initier ses fleurs : il fera des feuilles au printemps, et rien d’autre. Comptez six bonnes semaines entre la mise en terre et les premières gelées, ce qui place la date limite autour de la mi-octobre en plaine, un peu plus tôt en altitude et dans le quart nord-est.

Pour les distances, les avis convergent. AuJardin.info donne 30 cm en tous sens. La RHS étale davantage, 35 à 40 cm sur le rang et 75 cm entre les rangs, ce qui facilite le passage et l’aération du feuillage. Orto Da Coltivare descend à 25 à 30 cm. Retenez 30 cm si vous cultivez en planches serrées, 40 si vous voulez limiter le botrytis. Ces écartements se calent facilement quand on a organisé les planches du potager à l’avance, et le geste de reprise reste celui de n’importe quel repiquage réussi : trou large, collet au ras du sol, arrosage copieux.

Trop tard ? Gardez les godets. Gerbeaud conseille de les laisser dehors tout l’hiver, en veillant seulement à les arroser par temps sec, et de planter au printemps des sujets qui auront forci.

Godet de 9 cm enterré recevant une plantule de fraisier maintenue par une épingle en fil de fer
Godet de 9 cm enterré au ras du sol, plantule maintenue par une épingle en fil de fer, stolon toujours relié au pied mère.

Des stolons de fraisier au compte-gouttes chez les remontantes

Les non remontantes, celles qui donnent une seule vague de fruits en mai et juin, se rattrapent ensuite en fabriquant des stolons en quantité de juillet à septembre. Ce sont les meilleures candidates à la multiplication, et l’université du Minnesota confirme que ce sont elles qu’on laisse remplir les rangs.

Les remontantes fonctionnent à l’inverse. La RHS est nette : elles produisent moins de stolons que les variétés d’été, si bien qu’il faut souvent racheter des plants. Les day-neutral, insensibles à la longueur du jour, n’en tirent rien d’utile ; le Minnesota recommande de leur retirer tous leurs stolons pendant toute la saison, puisque chaque stolon est autant de fruits en moins sur une plante qui fructifie jusqu’aux gelées.

Quant aux fraises des bois, une partie des cultivars ne stolonne pas du tout. Rügen, sélectionnée en 1920, Baron Solemacher en 1935, Alexandria en 1964, ou encore Reine des Vallées poussent en touffe compacte. Elles se multiplient par division de touffe à l’automne, ou par semis, ce qui reste la voie la plus économique quand on veut une bordure entière. Un coup d’œil au calendrier de semis évite de rater la fenêtre de fin d’hiver, et ces variétés se trouvent en sachet au rayon graines du potager et du verger.

Renouveler la fraiseraie tous les trois ans, et pourquoi

Ce n’est pas une superstition de jardinier. La revue Jardins de France, éditée par la Société nationale d’horticulture de France, liste ce qui s’accumule au fil des ans : plusieurs viroses graves transmises par les pucerons, qui provoquent le plus souvent un nanisme des plantes et leur stérilité complète, plus une série de champignons du sol, Phytophthora fragariae, Phytophthora cactorum, l’anthracnose due à Colletotrichum acutatum, et la bactérie Xanthomonas fragariae.

Le problème du clonage apparaît là. Un stolon recopie fidèlement le patrimoine de sa mère, virus compris, et le sol garde les champignons d’une saison sur l’autre. Un carré qu’on renouvelle indéfiniment par ses propres stolons, au même endroit, concentre les deux. La production baisse sans qu’aucune maladie visible ne se déclare.

Les durées citées se recoupent. La RHS parle de replanter tous les trois ou quatre ans pour éviter l’accumulation de maladies. Jardiniers Professionnels situe la fragilité et la sensibilité aux maladies virales après trois ans. Silverio, qui cultive en Espagne, juge ses pieds complètement épuisés à trois ans et demi.

En pratique, découpez la fraiseraie en trois planches et renouvelez-en une chaque année, sur un emplacement neuf. Les plantules issues de la planche la plus jeune vont sur la parcelle libérée, et le cycle tourne tout seul.

Un dernier point, celui qui fait la différence sur dix ans : cassez la chaîne à intervalle régulier. Jardins de France, la revue de la Société nationale d’horticulture de France, conseille de revenir tous les deux ou trois ans à des plants certifiés plutôt que de recloner indéfiniment les siens, et rappelle que le SOC délivre une certification dont l’étiquette accompagne chaque lot commercialisé et garantit l’état sanitaire et l’authenticité variétale, les plants européens portant la mention « PP ». C’est le seul moyen de repartir d’un matériel indemne, puisqu’un stolon, lui, recopie aussi ce qui ne se voit pas.

Jeunes plants de fraisiers alignés sur une planche de potager fraîchement plantée
Jeunes plants sevrés, alignés à 30 cm sur une planche neuve : la plantation de septembre décide de la récolte du printemps suivant.

Sources

Aveve, « Supprimer les stolons des fraisiers », consulté en 2026.

Jeanette Stehr-Green, « Get It Growing: Propagating strawberry plants from runners », Sequim Gazette, 3 juin 2026.

Cocco C. et al., « Crown size and transplant type on the strawberry yield », Scientia Agricola, 2011.

Royal Horticultural Society, « Strawberries: grow your own ».

University of Minnesota Extension, « How strawberry plants grow ».

Xavier Gerbeaud, « Renouveler sa fraiseraie », Gerbeaud.com, 1er septembre 2002, actualisé le 4 juin 2025.

Sara Petrucci, « Moltiplicare le fragole », Orto Da Coltivare.

Jardins de France, « Le cas du plant de fraisier », Société nationale d’horticulture de France.

AuJardin.info, « Repiquer les stolons de fraisiers ».

Jardiniers Professionnels, « Multiplication d’un fraisier par les stolons », 25 septembre 2015.

Wikipédia, articles « Fraise » et « Fraisier des bois », consultés en 2026.


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