Un renflement vert apparaît sur la hampe fanée, à hauteur d’un nœud. Une feuille sort, puis une deuxième, puis des racines blanches qui partent dans le vide. Beaucoup de jardiniers coupent, persuadés d’avoir affaire à une fleur avortée. C’est une erreur coûteuse : les keikis d’orchidées sont des plantes entières, génétiquement identiques à leur mère, et ils constituent la seule façon simple de multiplier une Phalaenopsis chez soi. Le mot vient de l’hawaïen et signifie enfant. La difficulté tient en une question : à quel moment couper.
Un keiki d’orchidée est un clone, pas un semis
Semer une orchidée relève du laboratoire. Les graines de la famille des Orchidaceae, minuscules et dépourvues de réserves nutritives, germent en milieu gélosé stérile, en flacon, avec des sucres apportés de l’extérieur. Personne ne fait ça sur le rebord d’une fenêtre.
Le keiki suit une autre voie : la multiplication végétative. Un bourgeon dormant de la hampe, ou un œil situé à la base de la plante, redémarre en pousse feuillée au lieu de donner des fleurs. Ce que vous obtenez est une copie conforme. Même couleur de fleurs, même port, même nombre de pétales. Là où semer des graines mélange les caractères des deux parents, le keiki reproduit à l’identique. Un semis de graines de rosiers donne des plantes différentes de la mère, jamais son clone. Un keiki, si.
Wikipédia rappelle le partage hormonal qui gouverne l’affaire : les cytokinines poussent les tissus vers la feuille et le bourgeon, les auxines vers la racine. Un nœud de hampe riche en cytokinines part en keiki. Le même nœud, dans d’autres conditions, part en hampe secondaire.
Pourquoi une orchidée fabrique des keikis
Trois causes se mélangent, et elles n’ont pas les mêmes conséquences.
La première est génétique. Certaines espèces en produisent naturellement, sans le moindre problème de culture. Le site spécialisé orchid-info.org cite Phalaenopsis cornu-cervi, equestris, fasciata, mannii, pallens et pulchra. Le blog allemand orchideenfans.de ajoute Phalaenopsis bastianii, qu’il décrit comme particulièrement porté sur la chose.
La deuxième est la chaleur. Une hampe soumise trop longtemps à des températures élevées bascule en croissance végétative au lieu de fleurir. Chez le Dendrobium nobile, orchid-info.org va plus loin : une production abondante de keikis signale un hivernage trop chaud, donc une culture ratée.
La troisième est la survie. Une plante dont le cœur pourrit, dont les racines ont fondu ou qui a été mangée par les thrips lance un dernier rejet pour transmettre ses gènes avant de disparaître. Le compilateur américain Robert M. Hamilton résumait ce cas dans *The Orchid Doctor* d’une formule sèche : quand une plante lance des keikis, c’est qu’elle est mal cultivée.
D’où la première chose à faire devant un keiki : regarder la mère, pas le bébé. Feuilles fermes et vertes, racines argentées qui verdissent à l’arrosage, cœur intact ? Le keiki est un bonus. Feuilles molles, racines brunes et creuses ? Le keiki est un signal d’alarme, et il faudra soigner la mère avant de penser à multiplier.
Keiki de hampe et keiki basal ne se traitent pas pareil
L’allemand possède deux mots là où le français n’en a qu’un : Stielkindel pour le rejet de hampe, Stammkindel pour celui qui sort à la base, contre la tige principale.
Le keiki de hampe se détache, c’est sa vocation. Le keiki basal, non, ou pas tout de suite. La chaîne anglophone MissOrchidGirl, qui lui a consacré une vidéo entière, conseille de le laisser en place : les racines des deux plantes s’entremêlent, le rejet profite du réseau racinaire existant, et les deux fleurissent ensemble dans le même pot l’année suivante. Séparer avant qu’il ait ses propres racines et atteigne la moitié de la taille de sa mère revient à le condamner.

Quand détacher les keikis d’orchidées : la longueur des racines tranche
Les sources françaises se contredisent franchement, et personne ne le dit. Gamm vert et Gardena demandent trois feuilles et trois racines de 5 cm. Larry Hodgson, sur Jardinier paresseux, se contente de deux ou trois feuilles et de racines de 5 à 7 cm. Orchid-info.org exige 10 cm. La notice de lorchidee.fr monte à deux ou trois racines de 10 à 15 cm, avec une envergure de feuilles de 12 à 15 cm.
L’écart va donc du simple au triple. Les sources anglo-saxonnes, elles, convergent. L’American Orchid Society parle de deux pouces, soit environ 5 cm. Sue Bottom, de la St. Augustine Orchid Society, écrit la même chose pour Phalaenopsis comme pour Dendrobium. The Orchid Doctor descend même à 2,5 cm pour un Dendrobium et à 2,5 à 4 cm pour un Phalaenopsis.
Voici comment trancher. Cinq centimètres de racines et trois feuilles constituent le seuil de sécurité. En dessous, le keiki survit mal à la coupe. Au-delà de 10 cm, vous ne gagnez rien de plus, sauf un détail : les racines longues se rempotent moins bien parce qu’elles se sont durcies dans l’air. MissOrchidGirl ajoute un argument que je trouve juste : si vous n’êtes pas pressé, laissez le keiki une saison de plus sur la mère, il partira plus vigoureux.
Un keiki sans aucune racine n’est pas perdu. Le blog Tropi-Qualité a documenté la méthode en 2011 : une boule de sphaigne humide serrée autour du keiki, tenue par un fil de nylon, réhumidifiée presque tous les jours à l’eau de pluie. Quatre mois plus tard, deux belles racines, quand le keiki témoin laissé nu n’en avait aucune. C’est du marcottage aérien, et Sue Bottom recommande exactement le même principe pour les Dendrobium, avec un bas nylon.
Le geste : un outil stérile, deux centimètres de marge
Le risque n’est pas la coupe, c’est le virus. L’American Orchid Society insiste : chaque fois que vous coupez une orchidée, l’outil doit être stérile, parce que la sève transmet les virus d’une plante à l’autre. Une lame de rasoir neuve, un scalpel jetable ou une lame passée à la flamme jusqu’au rouge puis refroidie.
La coupe elle-même. Les sources françaises coupent la hampe à 1 cm de chaque côté du keiki. Les Allemands d’orchideenfans.de descendent à 2 ou 3 cm sous le rejet, ce qui laisse un moignon de hampe servant de poignée et de réserve pendant la reprise. Cette marge plus généreuse me semble préférable pour un débutant : elle éloigne la lame des jeunes racines, très cassantes.
Sur la plaie, Gamm vert conseille un mélange de cannelle en poudre et d’eau, antibactérien et antifongique. La chaîne française Orchi D pulvérise de l’eau oxygénée. Les deux fonctionnent. Laissez sécher une heure avant de rempoter.
Rempoter les keikis d’orchidées sans les perdre
Un keiki tient dans un pot de 8 à 9 cm. Plus grand, le substrat reste humide trop longtemps et les racines pourrissent.
Le geste ressemble beaucoup à un repiquage classique, avec une nuance de taille : les racines aériennes d’orchidée sont rigides et cassent net. Lorchidee.fr conseille de les tremper 10 à 20 minutes dans de l’eau tempérée avant de les manipuler. Elles redeviennent souples et se laissent enrouler dans le pot.
Le substrat dépend de l’état des racines. Écorce de pin de granulométrie fine, calibre 10 mm environ, pour un keiki bien pourvu. Sphaigne pure pour un keiki à racines courtes ou fragiles, parce qu’elle retient l’humidité au contact. Une couche de billes d’argile au fond assure le drainage. Remplissez aux deux tiers, en couvrant les racines mais jamais la base des feuilles.
Ensuite, patience. Orchi D attend une petite semaine avant le premier arrosage, le temps que les plaies cicatrisent. Puis un arrosage hebdomadaire à l’eau non calcaire, en humidifiant bien sans détremper. Le pot transparent, recommandé par les Allemands, sert de fenêtre : vous voyez les racines verdir quand elles boivent et argenter quand elles ont soif.
Combien de temps avant les fleurs ? L’American Orchid Society annonce un an pour un keiki déjà costaud, deux à trois ans pour un petit. Larry Hodgson donne deux à trois ans. Ces délais valent aussi pour d’autres plantes ornementales multipliées par voie végétative.

Provoquer des keikis d’orchidées avec une pâte à cytokinine
La pâte à keiki, vendue par tube d’un millilitre, contient une cytokinine de synthèse : la 6-benzylaminopurine, abrégée BAP, dispersée dans de la lanoline. The Orchid Doctor donne la formule historique, 750 ppm de 6-BAP dans de la lanoline pure, avec un keiki visible en 60 jours.
Le point que le web français ignore complètement concerne le choix du nœud. Une étude publiée en 2023 dans E3S Web of Conferences par Popy Hartatie Hardjo et son équipe a testé quatre doses de BAP sur quatre nœuds différents de hampes de Phalaenopsis. Résultat : sur le deuxième nœud en partant de la base, la production de keikis grimpe de 0 % sans traitement à 40 % à 4 000 mg/L, puis à 80 % à 6 000 mg/L. Sur le troisième nœud, le meilleur score plafonne à 40 %. Sur le quatrième et le cinquième, aucun keiki, les nœuds repartent en hampe florale.
Autrement dit, plus vous descendez vers la base de la hampe, plus vous obtenez un bébé ; plus vous montez, plus vous obtenez des fleurs. Le bourgeon débourre vite, entre 5 et 20 jours selon la dose, avec une moyenne de 5,6 jours pour le meilleur traitement.
Le geste, filmé par MissOrchidGirl : repérer le nœud bas, décoller à l’ongle la petite bractée qui le recouvre, déposer avec un bâtonnet de bambou juste de quoi couvrir l’œil, sans épaisseur. Le nœud enfle en une à deux semaines, le keiki se forme en un à deux mois. Deux avertissements de sa part, à prendre au sérieux : un keiki est une structure que la plante doit financer sur ses réserves, donc jamais sur une mère affaiblie ; et pas plus d’un ou deux nœuds traités par hampe.

Dendrobium et Epidendrum ne suivent pas les mêmes règles
Chez le Phalaenopsis, le keiki sort de la hampe florale. Chez le Dendrobium, appelé orchidée bambou, il sort d’un nœud de la canne, souvent là où une fleur s’était ouverte l’année précédente. Chez l’Epidendrum, les rejets apparaissent le long des tiges et émettent des racines spontanément, sans aucune intervention.
La différence pratique tient au calendrier. Orchid-info.org demande d’attendre au moins une saison de croissance complète, et de préférence deux, avant de prélever un keiki de Dendrobium ou d’Epidendrum. Ces genres poussent par cycles annuels, la canne mûrit, se lignifie, et un keiki prélevé trop tôt sur une canne encore tendre repart mal.
La chaîne française Au Jardin détaille le rempotage : sphaigne pure, petit pot, et surtout un arrosage uniquement par le dessus pendant un mois à un mois et demi, sans jamais bassiner le pot. Ce régime sec évite la pourriture du collet pendant l’installation.
Pour le Dendrobium nobile, gardez en tête la cause. Une canne couverte de keikis au lieu de fleurs veut dire que la plante a passé l’hiver trop au chaud. Il lui faut une période fraîche, autour de 10 à 13 °C la nuit pendant six à huit semaines, pour initier des boutons floraux. Corriger l’hivernage vous rendra des fleurs, et vous n’aurez plus de keikis à récolter. C’est le paradoxe du sujet : la meilleure façon d’obtenir des keikis, c’est de mal cultiver son orchidée.
Un dernier détail, emprunté à Sue Bottom, qui évite bien des pertes. Plutôt que de couper, courbez doucement la hampe jusqu’au sol, calez le keiki dans un petit pot rempli de substrat sans le détacher de sa mère, et attendez. Il s’enracine tout seul, nourri par la plante mère, et vous ne couperez la hampe que le jour où il tiendra debout tout seul. C’est le même raisonnement que le marcottage au jardin, appliqué à une plante d’intérieur. Le calendrier de vos autres semis, lui, se règle ailleurs : voyez quand semer vos graines selon les espèces.
Sources : American Orchid Society, The Orchid Doctor de Robert M. Hamilton, l’étude E3S Web of Conferences 2023 sur l’induction par cytokinine, Sue Bottom, St. Augustine Orchid Society, orchideenfans.de, Larry Hodgson, Jardinier paresseux.


